3/ Les limites de l’Autonomie française

 

 

La marginalisation

 

A Paris, en 1976, le principal collectif autonome de travailleurs est celui de la BNP. Ce collectif réussit à mener une grève qui dure deux mois et permet d’obtenir une cinquième semaine de congés payés. Pourtant, l’année suivante, les militants décident de quitter l’entreprise pour se mettre au chômage et aller vivre dans les squats parisiens. Cet exemple est révélateur de cette tendance de l’Autonomie à la marginalisation. On peut observer exactement le même phénomène chez les étudiants. Pour les autonomes, le chômage est la voie de la radicalité.

 

Les autonomes parisiens auraient pu tenter, comme l’a fait le mouvement alternatif, de populariser leur mode de vie dans les quartiers où ils étaient implantés. Mais ce n’était pas leur volonté. Les autonomes parisiens de la fin des années 70 sont dans une stratégie insurrectionnelle, ce qui là encore les marginalise. Le squat autonome ne semble être conçu ni comme un endroit à rendre confortable ni comme un lieu ouvert sur un quartier. Le squat autonome parisien semble plus être conçu comme une base insurrectionnelle, au sens militaire du terme. A ce sujet, une habitante du squat de la rue Raymond Losserand, dans le 14e arrondissement, témoigne à propos de ce squat :

 

« Une fois il avait été mis à sac par des autonomes du squat de la rue Lahire (13e) qui nous traitaient de squat bourgeois parce que pour eux un squat n’était pas une manière de se loger pour se rendre la vie plus agréable, c’était forcément des bastions militants : il n’y avait pas cette aspiration au bien-être. » [1]

 

Dans les faits, le squat autonome parisien est un endroit réservé à deux milieux très fermés : le milieu autonome et le milieu du rock alternatif.

 

La structure politique de l’extrême-gauche

 

Encore plus qu’en Italie, le mouvement autonome reste en France un mouvement générationnel regroupant quasi-exclusivement des jeunes. Mais surtout, le mouvement français est plus un phénomène de mode qu’un mouvement reposant sur une véritable assise sociale. Alors qu’en Italie, le mouvement autonome est directement issu du mouvement ouvrier de 1969. La différence entre les deux mouvements est donc originelle. En Italie, il se situe dès le départ dans le prolongement d’un mouvement de masse. En France, il s’agit d’une initiative groupusculaire. Pourtant, en 1968, la France a été le seul pays du monde à être paralysé pendant plusieurs semaines par une grève générale sauvage. Le mouvement ouvrier de 1968 aurait pu en France être le prélude à un mouvement autonome de masse. Cela n’a pas été le cas et il convient donc d’en rechercher les raisons. 

 

Dans la France de l’après-68, la Gauche Prolétarienne aurait pu être à l’origine d’un mouvement autonome de masse sur le modèle de Potere Operaio en Italie. Les deux organisations ont une existence concomitante (1969-1973) et des effectifs comparables, autour de 3 000 militants [2]. Mais si les militants de Potere Operaio se sont dissous dans l’Autonomie, Potere Operaio n’est pas à proprement parler à l’origine du mouvement autonome italien, dans le sens où les militants opéraïstes ont rejoint en 1973 un mouvement qui s’était formé indépendamment d’eux. La principale cause de la faiblesse originelle de l’Autonomie française ne réside donc pas dans la structure de l’extrême-gauche mais dans la faiblesse du mouvement ouvrier.

 

La force du mouvement ouvrier italien des années 70 peut s’expliquer par l’ampleur que prend la crise économique en Italie et qui, d’une certaine façon, rend la situation ingérable pour les autorités. La France, plus riche, est non seulement mieux armée pour affronter la crise, mais dispose en outre d’une importante main d’œuvre étrangère qui, de par son statut, peut difficilement se révolter. Les conditions économiques qui font apparaître le mouvement autonome en Italie au début des années 70 n’existent donc pas en France à la même époque. C’est la principale raison qui explique la faiblesse du mouvement français. 

 

Mais au-delà des conditions économiques, il faut aussi s’interroger sur la structure de l’extrême-gauche française. Car en effet, au sein même de l’extrême-gauche, le mouvement autonome occupe en France une position minoritaire : moins d’un militant sur dix contre un militant sur deux en Italie [3]. L’extrême-gauche française est dominée par le trotskisme. Dans l’extrême-gauche italienne, le trotskisme est un courant marginal. On a donc une situation inversée. On peut donc se demander pourquoi le trotskisme a une si grande importance en France et si peu en Italie. 

 

Ce qui fait la spécificité de l’extrême-gauche italienne, c’est l’influence de l’opéraïsme, courant spécifiquement italien. Pour comprendre cette différence entre les deux pays, il convient de remonter aux années 60. C’est dans les années 60 que des courants à gauche des partis communistes officiels émergent un peu partout dans le monde. En France, passé la mode du maoïsme, ce sont surtout les courants trotskistes qui subsistent. Cette spécificité trotskiste de la France est ancienne, puisque c’est en France qu’a été fondée la IVe Internationale en 1938. Trotsky lui-même a d’ailleurs vécu pendant quatre ans en France : de 1914 à 1916 puis de 1933 à 1935 [4]. L’implantation du trotskisme en France a donc des raisons historiques qui n’existent pas en Italie (on voit mal d’ailleurs comment Trotsky aurait pu séjourner en Italie à l’époque de Mussolini). 

 

Alors qu’une tendance trotskiste se développe en France dans les années 60 au sein de l’Union des Etudiants Communistes (UEC), l’opéraïsme fait son apparition à la même époque en Italie. Ce point est fondamental car l’opéraïsme a dans les années 70 une grande influence sur toute l’extrême-gauche italienne. La théorisation de l’autonomie ouvrière est d’ailleurs comprise dans l’opéraïsme. Le mouvement autonome en est la suite logique. Oreste Scalzone emploie d’ailleurs cette expression en parlant du courant opéraïste :

 

« L’Autonomie, on s’est jetés dedans comme un poisson à la mer ! » [5]

 

Ugo Tassinari explique ainsi l’origine du discours sur l’autonomie :

 

« En 1962, des ouvriers non-syndiqués de Turin accusent l’UIL d’être un syndicat jaune. Ces ouvriers sont des jeunes émigrés du sud de l’Italie. Ils attaquent le siège de l’UIL situé sur la Piazza Statuto. Le discours sur l’autonomie ouvrière et les luttes ouvrières non-contrôlées par les partis et les syndicats naît à la suite de cet évènement. » [6]

 

L’opéraïsme italien ne théorise donc pas l’autonomie ouvrière par hasard : il se fonde sur une réalité politique locale, à savoir l’autonomie en tant que pratique de lutte des ouvriers italiens. Cette radicalité des ouvriers italiens peut s’expliquer par la fragilité économique de l’Italie et par la dureté des conditions de vie qui en découlent.

 

Les divergences

 

Au-delà des limites liées à la situation française, les autonomes se heurtent en France à des limites organisationnelles. Les autonomes parisiens se montrent en effet incapables de se fédérer de manière durable. L’Assemblée Parisienne des Groupes Autonomes (APGA) éclate ainsi en avril 1978 après seulement cinq mois d’existence. Il semble que les divergences idéologiques entre les militants de Marge et ceux de Camarades n’aient pas permis à ces deux groupes de cohabiter dans une même structure. Jacques Le Sage de La Haye, leader de Marge, explique ainsi à propos des militants de Camarades :

 

« Ils discutaient pas : ils vociféraient, ils te laissaient pas parler, si tu disais quelque chose qu’allait pas dans leur sens c’était terrifiant ! C’était un rouleau compresseur de eux, c’était vraiment incroyable ! » [7]   

 

 

Et de son côté, Alain Pojolat, militant de Camarades, affirme à propos des membres de Marge :

 

« L’Autonomie désirante, nous on n’est pas du tout branché là-dessus, pas du tout. Ils nous font chier plutôt qu’autre chose. C’est eux qui sabotent le meeting de la Mutualité. Je pense qu’on doit beaucoup le sabotage du projet autonome à l’irresponsabilité de certains. C’est mai 68 qui est pas encore fini : on pique sa crise d’adolescence, on se croit obligé de mettre son ego devant tout le monde ! Donc il y avait un abus de la démocratie qui était invraisemblable ! Quand il y a une AG qui doit prendre des décisions par rapport à des évènements importants comme la répression qui vient d’être en Europe ou le soutien à des luttes de salariés, des choses comme ça, des choses qui auraient pu vraiment faire en sorte que les autonomes soient aussi un peu une référence politique… Donc ce meeting à la Mutualité a été totalement saboté par des comportements individuels de mecs qui se croyaient autorisés… Qui font un happening ! Il y en avait, ils faisaient n’importe quoi : un numéro de cirque et tout ! Donc après ça s’énerve : il y a eu des baffes de distribuées… C’était un peu n’importe quoi. Moi je trouve : une irresponsabilité collective grave. C’est bien beau de remettre en cause les organisations au fonctionnement organisé et centralisé et tout ça, mais si c’est pour que les gens ne tiennent pas un minimum de discipline pour s’accepter dans leur diversité, s’écouter, et prendre les décisions politiques, c’est pas la peine ! Moi j’aurais été pour la bolchevisation de l’Autonomie. » [8]

 

A la différence de leurs homologues italiens, les désirants français s’inscrivent clairement dans la tradition du mouvement anarchiste, difficilement compatible avec le léninisme de Camarades.

 

L’explosion

 

Mais la limite décisive qui va se révéler fatale à l’Autonomie française réside probablement dans le rôle moteur joué par la tendance représentée par Yann Moulier-Boutang. A partir de 1979, les négristes abandonnent en effet brutalement le mouvement autonome pour se rapprocher progressivement du mouvement alternatif [9]. L’autodissolution de Camarades entraîne subitement l’effondrement du mouvement parisien et par ricochet l’autodissolution de Marge et du groupe parisien de l’OCL.

 

Mais derrière cet aspect organisationnel, ce sont des questions idéologiques qui sous-tendent l’autodissolution de l’Autonomie parisienne. Ces questions idéologiques tournent autour du rapport à la violence politique et séparent le mouvement autonome en deux tendances. La première tendance (autour de Yann Moulier-Boutang, Jacques Lesage de la Haye, et des militants de l’OCL) considère que la violence politique doit être l’expression du mouvement social. La seconde tendance (qui va créer Action Directe) considère que la logique de la violence politique a sa propre autonomie par rapport au mouvement social. Ces deux tendances ne cohabitent à l’intérieur du mouvement autonome que parce que les « mouvementistes » considèrent que la conjoncture sociale est favorable à l’usage de la violence. La vague d’arrestations qui a lieu en Italie en avril 1979 modifie subitement la perception qu’ont ces militants de la conjoncture politique et leur fait brutalement abandonner la violence politique.  

 

La militarisation

 

La création d’Action Directe est l’objet de différentes interprétations. En 1997, Action Directe s’est présentée comme issue d’une « coordination politico-militaire interne au mouvement autonome », créée en 1977, et ayant notamment revendiqués des attentats au nom du « CARLOS » (Coordination Autonome Radicalement en Lutte Ouverte contre la Société) [10]. Dans une brochure publiée en 2005, le Collectif Ephémère apporte une version des faits plus nuancée [11]. En effet, d’après ce collectif, une scission aurait eu lieu au sein du CARLOS à la fin de l’été 1978. Dans cette scission, on retrouve là aussi le clivage entre mouvementistes et militaristes. D’après le Collectif Ephémère, Action Directe ne serait donc que le produit de la tendance militariste du CARLOS. On peut donc dire que le projet de création d’AD date de septembre 1978. Pourtant, le premier attentat officiellement revendiqué par AD n’a lieu que le 1er mai 1979 (mitraillage du siège du CNPF). Entre ces deux dates, on peut supposer que des discussions ont eu lieu entre les militants sur le projet de création de cette nouvelle organisation rassemblant une cinquantaine d’autonomes de Paris, Toulouse, et Montpellier [12]. D’après Action Directe, la création de la nouvelle organisation n’aurait été formellement décidée qu’ « au cours de l’hiver 1978-1979 » [13]. Le nom de l’organisation semble avoir été l’objet de désaccords comme l’attestent les deux attentats revendiqués « OAD » (Organisation Action Directe) en mars 1979 et mars 1980 [14].

 

A l’opposé de la constitution d’Action Directe, les militants réunis autour de Yann Moulier-Boutang s’engagent dans le CINEL (Centre d’Initiatives pour de Nouveaux Espaces de Liberté) créé par Félix Guattari. A cette étape, l’évolution du mouvement autonome confirme le modèle de Koopmans, avec un double processus d’institutionnalisation (sous la forme du mouvement alternatif) et de radicalisation (sous la forme d’Action Directe). Cette évolution valide également la théorie de Sabine Karstedt-Henke sur le rôle de la répression dans ce processus. Ce rôle joué par la répression est particulièrement flagrant en ce qui concerne l’évolution de la tendance représentée par Yann Moulier.

 

 Le rôle joué par la répression est cependant beaucoup plus discutable en ce qui concerne la création d’Action Directe. Il est probable que les fondateurs d’Action Directe aient été eux aussi particulièrement influencés par l’évolution de la situation politique italienne et se soient en partie inspirés des groupes armés italiens. Il faut cependant relativiser la part de radicalisation contenue dans la création d’AD. En effet, comparé à l’assassinat de Jean-Antoine Tramoni revendiqué par les NAPAP en mars 1977, les débuts d’Action Directe représentent une baisse du niveau de violence, puisqu’AD ne fait alors que des dégâts matériels. Le premier meurtre revendiqué par Action Directe n’a lieu qu’en avril 1981, lorsqu’un policier est abattu au cours d’un hold-up à la BNP de la place des Ternes [15]. Le processus de radicalisation représentée par la création d’Action Directe ne réside donc pas dans un accroissement du niveau de violence mais dans la militarisation organisationnelle qu’il sous-tend. Mais là encore, rien n’indique qu’Action Directe ait eu un fonctionnement plus militarisé que celui des NAPAP. On peut même supposer le contraire si l’on prend en compte l’origine idéologique de leurs militants, issus du maoïsme pour ce qui est des NAPAP, mais issus également de l’anarchisme en ce qui concerne les militants d’Action Directe.

 

Par contre, Action Directe semble représenter une forme de militarisation si on la compare au fonctionnement manifestement beaucoup plus informel du CARLOS [16]. Si on resitue le CARLOS dans la filiation des NAPAP et des Brigades Internationales (qui avaient assassiné deux diplomates sud-américains en 1974 et 1976), le CARLOS (qui n’a occasionné que des dégâts matériels) représente une forme de démilitarisation. Cet élément est important car il prouve que le mouvement autonome ne tend pas nécessairement à l’accroissement de la violence, comme le résume le Collectif Ephémère en parlant des groupes qui refusent de rejoindre Action Directe après avoir participé au CARLOS :

 

« Ils sont conscients que ce n’est pas en tuant des tenants du capital qu’un contre-pouvoir peut gagner du terrain et faire lever un mouvement social. Le capital se fout que l’un de ses serviteurs soit exécuté. Pour lui, les hommes ne comptent pas, mais par contre le sabotage de l’outil de travail qui bloque la production lui fait perdre du temps et de l’argent. Une transformation sociale ne peut reposer sur la seule utilisation des armes et des explosifs. La lutte armée ou les actions armées ne sont pas une finalité, les formes d’intervention sont multiples et variées. Créer une armée, qu’elle soit rouge ou noire, induit une clandestinité permanente et le repli sur cette seule forme de lutte. » [17]

 

 

 

 

 

 



[1] Entretien avec Cécile (pseudonyme, Comité de Soutien aux Prisonniers de la Fraction Armée Rouge).

[2] Les différentes personnes que j’ai interrogées estiment les effectifs de la Gauche Prolétarienne à entre 1000 et 3000 militants. D’après Oreste Scalzone, Potere Operaio comptait en 1971 environ 3000 adhérents dont 1000 militants. Diego Giachetti et Marco Scavino estiment cependant les effectifs de Potere Operaio à 10 000 militants. Cf. Diego Giachetti et Marco Scavino, La Fiat aux mains des ouvriers, L’automne chaud de 1969 à Turin, Les Nuits rouges, 2005, p. 299.

[3] Entretiens avec Thierry (pseudonyme d’un anarchiste parisien) et Ugo Tassinari (Collectif Autonome Universitaire de Naples).

[4] Serge Cosseron, Dictionnaire de l’extrême gauche, Larousse, 2007, p. 249.

[5] Entretien avec Oreste Scalzone (leader de Potere Operaio).

[6] Entretien avec Ugo Tassinari (Collectif Autonome Universitaire de Naples).

[7] Entretien avec Jacques Le Sage de la Haye et Nicole Fontan (Marge).

[8] Entretien avec Alain Pojolat (collectif de la BNP).

[9] Mouvement alternatif : terme utilisé depuis le début des années 80 pour désigner au sein de la gauche un ensemble de courants politiques et de mouvements sociaux ayant en commun de se reconnaître dans la désobéissance civile. Le terme désigne aussi bien les Verts que les négristes, les mouvements pacifistes, et une partie du mouvement des squats. Le mouvement alternatif se distingue du mouvement autonome par une démarche citoyenne qui refuse généralement le recours à la violence. Cf. Christophe Bourseiller, « La Révolution alternative », Les Ennemis du système, enquête sur les mouvements extrémistes en France, Robert Laffont, 1989.

[10] Action Directe, « Eléments chronologiques », Textes de prison 1992-1997, Jargon Libre, 1997, p. 3.

[11] Collectif Ephémère, Retour sur les années de braise, les groupes autonomes et l’organisation Action Directe, CRAS, 2005.

[12] Entretien avec Stéphane (pseudonyme d’un squatter de Belleville).

[13] Action Directe, op. cit.

[14] Philippe Madelin, La galaxie terroriste, Plon, 1986, p. 97.

[15] Action Directe, op. cit., p. 5.

[16] Collectif Ephémère, op. cit.

[17] Ibid., p. 18.